Vers une fertilisation durable : retours du terrain en IDF
Comment et dans quelles proportions l'azote s'échappe-t-il des parcelles agricoles ?
Cet atelier synthétise 15 ans de mesures terrain sur la Ferme de Grignon pour comprendre comment les fuites de nitrates, de protoxyde d'azote et d'ammoniac varient selon les systèmes de culture et les conditions climatiques annuelles. Les résultats chiffrés de la plateforme expérimentale "Trajectoire" à Grignon, un dispositif de recherche de longue durée co-piloté par Sophie Carton et Yves Python d’AgroParisTech et par Laurent Royer de la Chambre d'Agriculture Île-de-France.

15 ans d'observations à l'échelle de la parcelle
Depuis 2008, la plateforme "Trajectoire" étudie le comportement de l'azote sur un sol de limons profonds à Grignon. Les mesures sont réalisées sur des parcelles d'un hectare pour reproduire les conditions réelles d'une exploitation. Le dispositif compare en continu 7 systèmes de culture différents (parmi lesquels l'Agriculture Biologique, l'ACS, ou des systèmes orientés Bas-Carbone et Élevage) pour analyser comment les flux d'azote réagissent aux successions de cultures et aux variations du climat d'une année sur l'autre.
Protoxyde d'azote (N2O) : l'effet des formes d'engrais et des accidents climatiques
Les mesures physiques montrent qu'en moyenne, 0,7 % de l'azote total appliqué est perdu sous forme de N2O, un puissant gaz à effet de serre. Toutefois, ce chiffre cache de fortes variations :
- La nature de l'apport : Les pics d'émissions les plus élevés sont mesurés lors de l'application d'effluents organiques liquides (lisiers, digestats). À l'inverse, l'usage d'un engrais minéral avec inhibiteur de nitrification réduit ce flux de 13 % à 37 %.
- L'état du sol : En 2022, un échec d'implantation du maïs en Agriculture Biologique lié à la météo a laissé le sol nu et travaillé en fin de printemps. Cela a déclenché une minéralisation intense du sol et un pic exceptionnel d'émissions de N2O, indépendamment de tout apport d'engrais chimique.
Nitrates (NO3-) : les précipitations et l’implantation des couvert conditionnent les fuites
Les données recueillies à 90 cm de profondeur révèlent que la fuite de nitrates dans l'eau (qui représente 10 % de l'azote apporté en moyenne) n'est pas corrélée à la dose d'engrais mise au printemps. Elle dépend de deux facteurs :
- La pluviométrie hivernale : Sur les 9 années suivies, 3 années affichent des fuites nulles simplement parce que l'absence de pluie en hiver n'a pas généré de drainage.
- Le développement du couvert en automne : Lors de l'hiver pluvieux 2019-2020, un couvert de féverole semé tardivement (fin octobre) n'a pas pu se développer et a laissé l'azote migrer à hauteur de 44 mg N/L. Sur la même période, un colza semé précocement en août a totalement pompé l'azote résiduel du sol, limitant la fuite à 1 mg N/L.
Ammoniac (NH_3) : des pertes concentrées au moment de l'épandage
Les campagnes de mesure sur la volatilisation de l'ammoniac confirment que ce risque se joue sur un pas de temps très court, juste après l'apport. Sur du digestat, les pertes s'élèvent à 10 % à 16 % de l'azote appliqué. Les graphiques montrent que ces fuites dépendent directement des conditions climatiques lors du chantier (température, vent) et du type de matériel, le contact direct avec l'air accélérant massivement le passage de l'azote sous forme gazeuse.
Conclusions et perspectives
Ces 15 années de mesures scientifiques démontrent que l'impact environnemental de l'azote n'est pas figé par un cahier des charges de pratiques. Les fuites réelles sont le résultat d'une interaction complexe entre le système de culture choisi, la météo de l'année et l'état de développement de la végétation à des moments charnières.




